Il y a quelque chose d’un peu étrange dans la façon dont on voyage aujourd’hui. On ouvre une appli, on réserve en trente secondes, on arrive, on photographie, on repart. Vite. Très vite. Et quelques semaines après, honnêtement, on peine à se souvenir du nom de la rue où on avait mangé ce plat incroyable.
Ce que peu de gens savent, c’est que cette frénésie n’est pas vraiment nouvelle. Joris-Karl Huysmans, l’auteur naturaliste du XIXe siècle, vivait déjà avec cette contradiction chevillée au corps : un désir d’ailleurs insatiable doublé d’une immense aversion pour le voyage et tout ce qu’il implique d’imprévus. Et pourtant, il a sillonné la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse. Il prenait des notes. Des carnets entiers. Des descriptions minutieuses de paysages, d’églises, de musées.
Deux siècles plus tard, cette tension n’a pas disparu. Elle s’est juste déplacée.
Le carnet de voyage, un objet qui résiste au temps
Depuis quelques années, on assiste à un retour discret mais réel du carnet de voyage sous toutes ses formes. Pas le bullet journal instagrammable avec ses washi tapes et ses petits cactus dessinés. Non. Le vrai carnet : griffonné, imparfait, personnel.
La revue artistique Bouts du Monde en est un bel exemple. Depuis des années, elle publie le meilleur de ce genre hybride, quelque part entre le journal intime, le reportage et le dessin de presse. Son numéro 66, paru au printemps 2026 et consacré au thème Sur l’eau, emmène ses lecteurs du Congo à la Norvège, de l’Indonésie au Groenland. Des récits d’explorateurs modernes qui naviguent, marchent, observent.
Ce qui frappe dans ces récits, c’est leur lenteur assumée. L’un des auteurs, Christophe Pons-Capitaine, raconte son immersion chez les Badjos d’Indonésie, ces nomades de la mer. Il commence par l’odeur âcre du diesel au port de Gorontalo. Deux nuits de transports sans sommeil. La chaleur. On est là, dans le concret, dans le corps du voyageur.
Traduction : le bon récit de voyage ne vend pas du rêve. Il dit la vérité du chemin.
Voyager lentement, ça s’apprend vraiment
Le slow travel, c’est un mot qu’on entend partout en 2026. Parfois pour de bonnes raisons, parfois comme argument marketing pour vendre des séjours premium à prix d’or (soyons honnêtes là-dessus).
Mais dans sa forme la plus pure, cette façon de voyager repose sur quelques principes simples. Pas révolutionnaires. Juste efficaces.
Prendre le temps de consigner, pas seulement de capturer
Photographier est devenu un réflexe. Écrire, ça prend plus d’efforts. Et pourtant, c’est l’écriture qui fixe vraiment l’expérience dans la mémoire. Huysmans le savait. Sylvain Tesson aussi, qui tenait un carnet pendant ses six mois de solitude volontaire au bord du lac Baïkal, dans Dans les forêts de Sibérie. Même Morgane Lefèvre, qui a marché cinq ans des Alpes jusqu’en Asie centrale avec un âne, un mulet et trois chiens, prenait des notes.
Ce n’est pas une coïncidence. L’écriture ralentit le regard. Elle oblige à choisir ce qui mérite d’être retenu.
Accepter l’inconfort comme partie du voyage
Là, je dois dire quelque chose qui peut sembler contradictoire avec l’idée de « voyager sans s’ennuyer » : l’inconfort est souvent ce qui rend un voyage mémorable. Pas le danger inutile. L’inconfort ordinaire : attendre, ne pas comprendre la langue, se tromper de bus.
Alexandra David-Néel, qui atteignit Lhassa en 1924 déguisée en mendiante, ne cherchait pas le confort. Elle cherchait l’expérience vraie. Son récit est une leçon de détermination, mais aussi une invitation à accepter la friction du réel. Dit autrement : un voyage trop lisse ne raconte rien.
Choisir la profondeur plutôt que la liste
Deux semaines dans un seul pays, une seule région, voire une seule ville — c’est souvent plus enrichissant que cinq pays en dix jours. En 2005, Alexis Le Rossignol a interrompu ses études pour marcher un an sur la Route de la Soie, traversant quinze pays à pied avec un camarade. Il n’était pas pressé d’arriver. Il voulait comprendre.
Ce modèle n’est pas accessible à tout le monde, évidemment. Mais même sur un long week-end, choisir un seul quartier à explorer vraiment change tout.
La littérature de voyage comme préparation au départ
Avant de partir, lire. C’est un conseil bateau, et pourtant.
Les récits de voyage ne sont pas que des souvenirs d’explorateurs. Ils sont aussi des modes d’emploi du regard. Marco Polo, au XIIIe siècle, jetait un œil personnel sur l’Extrême-Orient et corrigeait les erreurs de ceux qui l’avaient précédé. Comme le rappelle la BnF dans son dossier sur le récit de voyage, c’est cette reconnaissance de la curiosité comme vertu, l’émergence d’un regard singulier, qui a fondé le genre.
En clair : lire un bon récit de voyage avant de partir, c’est s’autoriser à regarder autrement. Pas à travers le filtre d’une appli de notation, mais avec ses propres yeux.
Une nuance qui change tout
Le slow travel et le carnet de voyage ne sont pas pour tout le monde, et ce serait malhonnête de prétendre le contraire. Certains voyageurs ont besoin d’action, de rythme, de liste. Et c’est tout à fait légitime.
La vraie question c’est : qu’est-ce que vous voulez rapporter de votre voyage ? Une collection de photos ? Une série d’émotions fortes ? Ou une façon différente de voir le monde ?
Sauf que ces trois options ne s’excluent pas forcément. Un carnet dans le sac, une heure par soir pour écrire : c’est souvent suffisant pour transformer un séjour ordinaire en quelque chose qui reste.
Ce qu’il faut retenir : Voyager lentement en 2026, ce n’est pas renoncer à l’aventure, c’est lui donner plus de place. Le carnet de voyage, qu’il soit écrit, dessiné ou les deux, reste l’un des meilleurs outils pour transformer une expérience en souvenir vif. Et si la littérature de voyage vous donne envie de partir, c’est qu’elle fait bien son travail.